26 oct. 2009

Le déchaînement tranquille de Chucho et Buika


Buika_Chucho 3 by Bernardo Doral Pleyel accueillera le 13 novembre la chanteuse espagnole Concha Buika, en compagnie du pianiste cubain Chucho Valdès. Ce dernier réfute le mot jazz pour sa musique. “Je suis un pianiste, point”. Le géant (presque deux mètres) a pourtant fondé le groupe Irakere, qui fusionna à très haut niveau le Jazz et l'Afro-Cubain. Le magazine spécialisé Jazz-is l'a désigné instrumentiste le plus complet du monde. Podium à peine surévalué pour un Monsieur à la technique hyper-fine, et au flot ininterrompu d'idées. Le public jugera sur pièces.

En attendant, voici le CD de la paire torride «El Ultimo Trago» (WEA), mélange harmonieux et flamboyant. Comme si la banquise s'était transformée en brasier.

L'album reprend une partie du répertoire de Chavela Vargas, la chanteuse mexicaine de légende, âgée de 92 ans. Célébration empreinte de respect et d'admiration. L'hommage va plus loin. Soulevée par les arrangements du pianiste Chucho Valdès, et par la production de Javier Limon, Buika, surnommée “La Fille de Feu”, démontre que les jaillissements flamenco peuvent nourrir le jazz d'inspiration cubaine. La passion commune aboutit à une remarquable qualité d'interprétation.

Par quel gri-gri latino, deux personnalités aussi marquantes que le pianiste de Quivican et la vocaliste de Palma de Majorque se sont-elles accordées? Le défi n'était pas mince. Chucho est le profil-même de l'introverti. Buika, intronisée par Chavela (“ma deuxième mère”), crache le feu. Les deux vedettes, de passage en août à Paris ont bien voulu répondre ensemble aux questions sur l'extraordinaire pari, dont le résultat enchante. Chucho Valdès, fils du célèbre pianiste Bebo Valdès, est considéré comme un des artistes majeurs de l'île (il a décroché la bagatelle de trois Grammy Awards).

Cover buika Le virtuose tempère néanmoins: «Je me considère avant tout comme un arrangeur. Les Grammies me récompensent comme compositeur, comme arrangeur et comme leader. C'est au titre d'arrangeur que je me place humblement aux côtés de Buika. Je l'admire énormément. Je l'accompagne, certes. Mais principalement, j'arrange les morceaux, comme un tailleur de vêtements. Je prends les mesures; j'assemble; je fignole; je mets la dernière touche, de sorte que l'interprète n'ait plus qu'à endosser le costume. Je m'inspire du travail de sa voix pour présenter l'habit le plus seyant... et le plus éblouissant. Je n'ai pas de mal avec une soliste de ce calibre. Son talent rend les choses plus faciles. Bien sûr, la tâche demande de s'effacer. Admettons que de temps en temps, le piano prends le dessus dans le morceau.» Il faudrait être devenu sourd pour ignorer la présence du monstre sacré.

Buika, qui ressemble comme deux gouttes de Tequila à Tina Turner, rend hommage à la parfaite mise en place de Chucho: «son application m'a épatée. Je me suis livrée à un formidable travail d'écoute. Je me suis moulée dans ses phrases.» La pulpeuse pépée de Palma de Majorque s'enflamme: «nous avons une référence commune: la grande Chavela Vargas. La chanteuse mexicaine, une légende dans toute l'Amériquelatine, est mon influence majeure. Cette personnalité unique m'a soutenue, encouragée, a orienté ma carrière, m'a abreuvée de conseils. Elle dépasse les 90 ans et chante encore, vous vous rendez compte? Nous avons confectionné cet album en son honneur.»

Buika a su tourner à son avantage l'écriture délicate et sophistiquée du Cubain: «dans un duo voix/piano, jouer à plusieurs sur le devant devient compliqué. Quand le soliste s'exprime, les autres se positionnent en retrait. Chucho réussit à faire entendre son propre jeu en restant discret. La performance réside en cela.»

Buika_Chucho 1 by Bernardo Doral

Chucho n'est pas novice pour accompagner des vocalistes. Il a porté les élans somptueux d'Omara Portuondo, notamment. On a le sentiment, cette fois, que la posture change. Laissons-lui exprimer l'évolution. «Pas moyen de parler avec un piano : il manque la poésie des mots. Je ne suis une source muette d'où vont jaillir les mots de la chanteuse. Pour l'album, je suis en totale fusion avec Buika. Le lyrisme des notes fusionne avec son propos». Du coup moins intimiste, le jeu direct du Cubain gagne en énergie et en poésie. Il se marie sans accroc avec l'intensité de la bouillante Espagnole. Mieux, il révèle Buika sous un nouveau jour, renforce sa personnalité, facilite sa maîtrise, fait ressortir des couleurs nouvelles.

D'une manière irréelle, presque inconsciente, l'Espagnole laisse Chucho rêver sa partition.
«Je ne m'interroge pas comment j'arrive à ce résultat, pas plus que je ne me demande pourquoi je suis née. J'ignore la raison pour laquelle certaines choses fonctionnent. Elles passent par moi, c'est tout. Je ne me l'explique pas. Un peu comme la respiration.»

Buika_Chucho 6 by Bernardo Doral Chucho Valdès, qui pourtant assure l'enseignement à l'Institut Supérieur des Arts de Cuba, éprouve également des difficultés à poser des qualificatifs sur leur style: «Nous sommes arrivés à une matière imprévisible. Je vous laisse la définir. Sachez que nous ne sommes partis ni sur du Jazz, ni sur de la World ethnique, au sens de Buena Vista Social Club, mais que nous la revendiquons. Je suis venu avec mes racines cubaines, Buika avec les siennes. Nous nous sommes intéressés l'un à l'autre. Vivement. Portez le reste sur le compte de l'inspiration du moment et de la rencontre.»

Buika renchérit: «Le tout transcendé par l'admiration mutuelle pour Chavela Vargas, je me permets d'insister. La Mexicaine représente une lumière pour beaucoup d'artistes. J'ai discuté l'autre jour avec le réalisateur de films espagnol Pedro Almodovar. Il en est dingue. Après le tour de chant, Almodovar s'est rendu dans ma loge. Il a dit que j'étais la seule à pouvoir rendre hommage au génie de Chavela. J'en ai pleuré. Il était important que je vienne au bout de ce disque». Se sent-elle proche du Jazz? «Mon Flamenco, d'accord, représente un style. A votre avis, cependant, que retiennent ceux qui écoutent Edith Piaf ou Billie Holiday? Un style? Mais non! Ils perçoivent la musique du peuple, une souffrance, des sentiments. Chanter au niveau de Piaf ou de Billie traduit une façon de vivre. J'essaie d'avancer sur leurs traces. Modestement.»

Son objectif, maintenant? «Interpréter les chansons en public, pour continuer à célébrer l'œuvre de Chavela. Je dois aller de l'avant, comme elle continue de le faire». Appréhende-t-elle le passage à Pleyel? «Oui car je ne crains qu'une chose au monde, c'est de descendre de scène après les récitals. Je tombe dans une tristesse infinie. L'impression que la terre s'arrête de tourner.» Vous aussi,Chucho ? «Vous voulez rire?»

Bruno Pfeiffer

CD - “El Ultimo Trago”/ WEA

Fuente: http://www.liberation.fr

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